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Anciens des Lycées de Constantine

Les bahuts du Rhumel (la revue)

Bahuts du Rhumel n° 09 – déc. 1994

unealaune-b9-dec-1994-bleu2Chant pour l’an neuf, Claude GRANDPERRIN.  ‘Le premier homme’ d’Albert CAMUS par René BRAUN. Lendits et gymkhana autos de Robert BOUBRILLARD.  Le 12 mars 1942, le lycée de jeunes filles de Constantine porte le nom de Laveran (un article de la Dépêche de Constantine).  Quand Guy CANIOT, jeune lieutenant, ouvrait la route de Toulon.  Le Noël étrange du pauvre étudiant de Gaston FIORINI.   ABECEDAIRETRO.    Où est M.le Proviseur ? dans une photo de 6ème de 1937  avec M. Recouly. Génèse d’un lycée (le futur  lycée d’Aumale) 1875-1892 avec les années héroiques et une photo de potaches de 1876. A LIRE : ‘Charles CLARAC‘, Mémoire d’AFN de Mme de la Hogue, Jean BROGLIOLO.Une-Bahuts-N°9-Déc1994-NB400 

 SOMMAIRE des ‘bahuts du rhumel’ n° 09 déc.1994 - la revue de l’ ALYC Anciens des Lycées de Constantine - Editorial: Chant pour l’an neuf  par Claude GRANDPERRIN p1. Images oubliées p1. En lisant ‘le premier homme’ d’Albert CAMUS par René BRAUN p1&9. N.D.L.R. p2. Mes préférences de Y.B.M.p2. Lendits et gymkhana autos de Robert BOUBRILLARD p2. Le 12 mars 1942, le lycée de jeunes filles de Constantine porte le nom de Laveran dans un article de la Dépêche de Constantine p3. Où est M.le Proviseur ? dans une photo de 6ème de 1937  avec M. Recouly parmi Amran, Belaid, Bettino, Bonhoure, Boudjadi, Canazzi, Carmagnol, Codaccioni, Crétot, Febvre, Franquet, Grandguillaume, Grignon, Hannoun, Hours, Nakache, Masson, Péhau, Recchia, Roque, Spina, Théolier,… p4&5. ABECEDAIRETRO p4&5. Le Noël étrange du pauvre étudiant de Gaston FIORINI p5. Document : Quand Guy CANIOT, jeune lieutenant, ouvrait la route de Toulon p6. Génèse d’un lycée (le futur  lycée d’Aumale) 1875-1892 avec les années héroiques et une photo de potaches de 1876 p7. A LIRE : ‘Charles CLARAC’, Mémoire d’AFN de Mme de la Hogue, Jean BROGLIOLO p8.

En photo – Cinq athlètes dont s’enorgueillissaient les supporters de l’équipe lycéenne constantinoise : Roger FIORINI, Jacques PIOTRE, Camille LEMMERY, Georges GONDAL, Jean SOUQUET.

 

EN LISANT ‘’LE PREMIER HOMME’’ d’Albert CAMUS

Quand la mort a surpris Albert Camus, le 4 janvier 1960, il travaillait à un roman conçu quelques huit ans plus tôt, dans les premiers soubresauts de ce qui allait être la guerre d’Algérie.

On en trouva le manuscrit dans sa sacoche lors de l’accident : 144 pages   » tracées au fil de la plume, d’une écriture serrée, rapide, difficile à déchiffrer, jamais retravaillée ‘’. Et c’est au patient labeur de sa fille Catherine qu’on doit  aujourd’hui la publication de cette ébauche inachevée. Membra disjecta d’un vaste roman autobiographique où l’auteur de La Peste prenant plus vivement conscience de ses origines algériennes, se penchait sur son passé, sur l’histoire de ses parents, sur son enfance  et son adolescence, tout en menant une réflexion d’ensemble sur l’entreprise colonisatrice, dont il était issu, et sur le problème du terrorisme.

Fils d’un alsacien d’Ouled Fayet et d’une  Mahonaise  de Chéraga, tous les deux sans instruction, orphelin à quelques mois – son père fut mortellement blessé sur la Marne et mourut peu après à Saint-Brieuc – élevé pauvrement par sa mère et sa grand-mère au sein d’une famille laborieuse   » où l’on parlait peu, où on ne lisait ni n’écrivait jamais ‘’, Albert – ou plutôt son héros Jacques Cormery –  éprouve l’angoisse existentielle  d être   » le premier homme ‘’ : projeté par l’aventure de la colonisation dans un pays où il est sans aïeux, sans mémoire, sans tradition, sans références, n’ayant pas non plus un père pour le guider, lui dire le bien et le mal, il doit grandir seul, apprendre seul, édifier seul  sa morale et sa vérité !

Même si, à un moment décisif de son existence, il trouve une aide efficace en la personne de son maître d’école – M. Bernard, alias M. Germain – qui obtient non sans peine son orientation vers des études au lycée. Mais, à mesure que l’enfant s’élève intellectuellement et culturellement, le décalage avec le milieu familial se fait plus large, et pour lui, plus déchirant.

Le récit entrecroise en une construction subtile, les fils du passé (arrivée de ses parents à Solférino-Mondovi, naissance de Jacques, retour à Alger à la mobilisation de 14, départ du père pour la guerre) et ceux du présent (retour en Algérie pour voir sa mère, pèlerinages à la tombe de Saint-Brieuc et dans la ferme de Mondovi pendant les évènements).

Mais l’essentiel réside dans l’évocation de l’enfance qui, pour avoir été démunie et même misérable dans l’étroit appartement de Belcourt, n’en reste  pas moins, au souvenir de Jacques, chaleureuse, riche, débordante de lumière.

Et d’abord à cause de la présence d une mère adorée, le seul être que Jacques ait éperdument aimé ! On connaît la fameuse déclaration de Camus : entre la justice des hommes et sa mère, s il avait  à choisir, il choisirait sa mère. C’est à elle que l’ouvrage est dédié – à cette femme demi-sourde et illettrée, usée par le travail au service des autres, murée dans son silence, résignée au malheur et à la passivité, toujours infiniment douce et triste. C’est vers cette mère, qui ne pourra ni le lire ni le comprendre, que Jacques, revenant sur son passé, fait monter un pathétique chant d’amour.

De cette enfance radieuse, le héros nous découvre l’autre secret en retrouvant au fond de lui- même, ‘les racines obscures et emmêlées qui le rattachaient à cette terre splendide et effrayante, à ses jours brûlants comme à ses soirs rapides à serrer le cœur’’. Tout le livre clame l’amour passionné pour ce pays immense dont Jacques avait senti la pesée tout enfant  « avec l’immense mer devant lui, et derrière lui cet espace interminable de montagnes, de plateaux et de désert « , même si, très tôt aussi, de cette terre de soleil et de vent, faite pour aiguiser l’ivresse de la vie, il avait perçu la face inquiétante, l’angoisse qu’elle sécrète,  avec la tombée brutale des nuits et l’obscure menace d’une présence hostile.

 Imprégnée de cet amour ému, guidée par une étonnante mémoire du coeur, l’évocation de tous ces souvenirs nous restitue – à nous qui avons passé notre enfance et notre jeunesse dans cette Algérie de l’entre-deux-guerres – les décors, les usages, les moeurs de ces années enfuies, de ce pays perdu !

 Qu’il s’agisse des amusements de Jacques avec ses camarades à travers Belcourt, ou des parties de chasse dans ‘ l’intérieur ‘, auxquelles l’associe son oncle, ou de sa vie d’écolier, puis de lycéen, ou d’autres scènes de l’existence quotidienne, nous nous sentons ramenés, nous aussi, par mille petits détails, quelquefois oubliés, à des temps et des lieux chers entre tous !

 Quel régal, ainsi de retrouver les éventaires, assiégés par les mouches, des marchands arabes proposant leurs assortiments de cacahuètes, pois chiches séchés et salés,  de tramousses – j’avais presque oublié la chose et le mot !- ainsi que de sucres d’orge aux couleurs violentes et de pyramides torsadées de crème recouvertes de sucre rose !

 Et le jeu des noyaux d’abricots, et celui de la canette vinga, pratiquée avec uns raquette de bois ! Et la plage des Sablettes, sur la route moutonnière, avec son marchand de frites ! Et le Jardin d’essai, le parc de la Maison des invalides à Kouba, avec leur végétation exubérante ! Et les courses chez l’épicier mozabite, pour acheter une demie-livre de sucre, un demi-quart de beurre, cinq sous de fromage !

 Et le cinéma Musset, avec ses mauvais fauteuils de bois,  dont le siège se rabattait avec bruit, pompeusement baptisés « réservés « , et l’odeur de crésyl qui s’y mêlait à une forte odeur humaine ! Et les cafés du quartier, avec leur mobilier de bois et leur comptoir en zinc, sentant l’anisette et la sciure ! Et la confection méticuleuse des cartouches, et le remplissage des ‘musettes ‘avec les soubressades qu’on allait, à la pause de  midi, faire griller jusqu’à ce qu’elles éclatent !

 Et les lundis de Pâques où toute la famille allait  ‘faire la mouna’ dans la forêt de Sidi- Ferrruch ! Et l’école communale de la rue Aumerat, si semblable à celles qu’ont fréquentées  beaucoup d’entre nous, avec ses petits encriers de porcelaine à tronc conique, fichés dans les trous des tables,  avec cette encre violette à odeur si caractéristique, avec aussi ces manuels d’origine métropolitaine si manifestement déphasés par rapport  à des écoliers habitués au vent et au soleil !

 Et Galoufa, le capteur de chiens, avec son étrange véhicule, et toutes les ruses déployées par les gamins pour déjouer ses tentatives et sauver quelque animal de l’horrible lasso !  Et les courses vers l’école en se passant un cartable comme un ballon de rugby et en faisant claquer les ‘mévas’ – encore un terme que je n’avais jamais réentendu !

 Et l’examen des bourses et son cérémonial, quand M. Germain, avec chapeau à bord roulé et guêtres, accompagne jusqu’au lycée les petits élèves qu’il présente ! Et le tramway rouge le C.F.R.A. que Jacques et son camarade empruntent tous les jours pour se rendre à Alger, avec ses deux jardinières et sa motrice où ils préfèrent monter pour pouvoir suivre la manoeuvre, par le wattman, du levier de vitesse à poignée !

 Et la place du Gouvernement et la rue Bab-Azoun, avec ses arcades et la succession de boutiques de tissus, épiceries, cafés, bazars, et à côté de la chapelle de Notre-Dame-des, Victoires, l’échoppe du marchand de beignets, avec son décor de faïence bleue et toute la minutie des gestes qui aboutissaient à la fabrication des succulentes pâtisseries !

 Et, peu après chaque rentrée des classes, le rassemblement bruyant des hirondelles, leurs pépiements assourdissants qui précédaient leur brusque départ !  Et la grande bâtisse du lycée d’Alger – qui ressemble comme un frère à notre « bahut du Rhumel ‘’, avec ses cours de récréation, ses études, sa vie studieuse qui était rythmée par le tambour !

 Bref, c’est tout un monde savoureux et familier, avec ses couleurs, ses senteurs, ses bruits – encore embellis par la merveilleuse poésie du souvenir – que Camus ressuscite, avec une intensité et une ferveur étonnante, dans le jaillissement lyrique de son verbe qui n’a jamais été aussi généreux !

 Ce livre, il a voulu, comme il l’indique lui-même dans un ajout marginal (P. 101 note b), qu’il ‘’ pèse un gros poids d’objets et de chair « . On peut affirmer qu’il y a pleinement réussi : les échos que cette lecture éveille en nous, les vibrations prolongées qu’elle y multiplie, sont là pour le prouver.

René BRAUN

. Albert Camus  ‘ Le premier homme’, Paris, Gallimard (Cahiers Albert Camus 7). 1994. 334 pages.

 

 

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